L’avion tourne au-dessus de l’aéroport avant de se poser, pour cause d’orage. Il finit par se poser, et mon corps aussi, mais tout le reste plane dans une espèce de no man’s land, ne veut pas se poser et ne peut pas repartir.
Dans ma tête, je prépare un courrier à Hani, un professeur-chercheur (d’insectes) que j’ai rencontré dans le Nord Al Jord (le bout du monde) lors de mon précédent voyage et avec qui je suis restée en contact. Je l’ai vu juste avant de prendre l’avion. La caméra était déjà dans les baguages. Quand même, je lui ai posé la question « le bonheur pour toi, c’est quoi ? » Hani Abdul-nour, dont le nom signifie « passeur de lumière », est spéléologue. Il a un regard de verre. Un accident ? Je ne peux le regarder dans les yeux, ses mots me parviennent avec d’autant plus de force « Le bonheur, c’est de pouvoir regarder chaque jour avec un œil nouveau ». Dans la mettre, je lui ferai écho de note rencontre et le remercierai.
...Je ne pense pas que la vraie vie est forcément ailleurs, en l’occurrence au Liban, et je partage avec toi cette conviction que la vie est partout quand on se donne la peine de se battre pour elle, mais il me semble que la belle architecture de Paris, maçonnée par des hommes d’un autre siècle façonne ceux d’aujourd’hui dans une raideur dangereuse. On ne parle pas d’homme à homme, mais de loi à loi, d’institution à institution, on réfléchit beaucoup, on parle beaucoup, on se surprotège, on ne se rencontre pas.
La semaine dernière a été la plus belle semaine de ma vie. Ce ne sont pas que des mots. Pour une fois, j’étais à ma place, dans mon temps. Comment prolonger cette semaine ici ? Je n’en sais rien. Je me sens beaucoup plus démunie dans le pays où je suis née, dont je parle la langue, peut-être parce que les gens que je côtoie ici ne parlent en fait, pas tout à fait la même langue que moi...
Est-ce une erreur de croire que je me reconnais plus dans vos luttes, sur votre terre ? Quand bien même je pourrais un jour répondre à cette question, ce ne sera pas de si tôt. Mais ce que j’ai vu la semaine dernière, c’est que, seule, sans influence de pensées biaisées par la peur pour certains, l’intérêt pour d’autres ou encore le mépris, je parviens à trouver le chemin vers un monde où moi, je n’ai pas peur de l’autre, où je me sens reliée à la terre, aux hommes, au temps, où l’angoisse du lendemain n’a pas sa place, ni celle de la reconnaissance, où j’accepte de prendre car je sais que je peux donner en retour. Et étrangement, l’aboutissement de mon voyage, là où j’ai senti en moi la plus grande sérénité, c’est dans le Sud, la région interdite pour les proches Libanais que je côtoie. Je te remercie pour le moment passé ensemble avant mon départ. Tes mots et ta position de vie font du bien à entendre et à voir. Je t’embrasse Marie-Noëlle
Il me répondra : Chère Marie-Noëlle Ces quelques mots que tu m’envoies viennent juste en contrepoint de ma balade de dimanche dernier... ce dimanche où tu aurais dû être là avec moi dans le sud profond...Nous sommes allés à Chebaa, en passant à quelques mètres de la frontière israélo-libanaise, avant d’atteindre ce gros village dont le monde entier parle ("les fermes de Chebaa", objet de litige entre libanais, syriens et israéliens). En fait , Chebaa est en territoire libanais, et les "fermes" sont à cinq kilomètres de là, de l’autre côté des barbelés....C’est ici que j’ai compris ce que signifiait l’expression "le paradis sur terre" : c’est un endroit merveilleux, avec des sources d’eau qui coulent de partout, des vergers de cerisiers, des vieux moulins à eau qui fonctionnent encore, des guinguettes au bord de l’eau avec une foule de jeunes chantant et dansant la dabké... et des projets d’écotourisme financés par les américains !! (eh oui !). La population (en majorité musulmans sunnites avec une minorité de Grecs-orthodoxes) est absolument charmante , et .. ô stupeur, les femmes ne sont absolument pas voilées et parlent librement avec les touristes de passage que nous sommes. Nous avons marché plusieurs heures dans ces montagnes avec un guide musulman du village (Ahmad), qui m’a dit qu’il envoyait ses enfants à l’école des religieuses catholiques de la ville voisine, car "le niveau y est meilleur" ! A quelques kilomètres de là, juste au niveau des barbelés de la frontière, un autobus affrêté par le Hezbollah déverse une cargaison de gosses et d’adultes venus "visiter" l’emplacement de l’endroit où le Hezb a capturé trois soldats israéliens il y a quelques années ..tout cela sous l’oeil électronique d’une caméra de surveillance installée de l’autre côté par les israéliens ! Tu aurais aimé être là, Marie-Noëlle ! Que la réalité est différente de ce que nous assènent les médias ! J’ai demandé à notre guide : "N’y a-t-il pas des moments difficiles dans votre vie de tous les jours ?" "Oui, bien sûr, lorsque le Hezbollah lance des opérations contre les Israéliens.. alors ceux-ci répliquent par des bombardements. On reste chez soi et on attend que ça s’arrête.. puis la vie reprend". J’ai bien regardé : je n’ai vu aucune destruction dans ce gros village de Chebaa : Il y a apparemment des règles non écrites qui épargnent les civils ! Oui, je crois que tu aurais aimé être là ! Ce matin, j’étais au Liban-nord, dans une petite école de religieuses : Elles m’avaient demandé de réorganiser leur musée de fossiles (ramassés par leurs écoliers). Très belle journée avec des bonnes soeurs qui ont le sens de l’humour, qui connaissent le monde (elles ont voyagé en Afrique du sud, Paris, USA), et dont j’ai partagé le repas de midi. Autres moments de bonheur. Je pense à ce que tu me dis : "accepter de prendre car on peut donner en retour". La clé du bonheur n’est-elle pas là ? Bisous et à un de ces jours, peut-être Hani
Mail réponse à Hani
Hani Hani Hani
Envoie moi et envoie moi encore des messages comme ceux-là. Même s’ils me font rager de ne pas y être, car oui, j’aurais voulu être là, près des fermes de Chebaa, avec les femmes de Chebaa, ils me donnent de la force. Ils me disent de tout faire pour me tourner vers le Liban, tendre des liens de plus en plus solides, des cordes sur lesquelles, en funambule, je marcherai, et dès que je verrai les montagnes, je sauterai en triple sauts périlleux.
Images d’avenir encore burlesques, car lointaines, mais je ne me lasserai pas de marcher vers cet horizon là, piste vers la frontière de mon imaginaire.