La route qui mène de Siem Reap aux temples d’Angkor est devenue une champignonnière d’hôtels de luxe, un chantier galopant pour accueillir l’explosion touristique qui a démarré dans les années 2000, date jusqu’à laquelle les mines antipersonnel représentaient un réel danger notamment aux abords des temples. Depuis, la poule aux dollars d’or tourne à plein, je ne me fais pas trop d’illusion sur la destination de cette manne prodigieuse, puisse-t-elle servir quand même un tout petit peu au développement du pays et au mieux vivre de ses habitants.
Angkor Vat est le plus grand des temples d’Angkor, grandiose, majestueux, inouï, splendide édifice aux milles superlatifs, un Versailles au milieu de la forêt, une folie comme seul l’homme en est capable, un mystère de mégalomanie. Je réverais de m’y promener seul, de m’y perdre, revenir mille ans en arrière et me glisser au milieu des cérémonies ... mon regard surprend l’étoffe orange d’un moine qui passe furtivement derrière des colonnes, je tente de le suivre mais il disparaît dans le dédale d’ombres et de lumières de l’après-midi. D’où vient ce léger malaise qui me fait hésiter à continuer la visite ? L’idée de fuir me traverse, quelque chose ne colle pas dans ce temple, comme une bête encore agonisante qu’on a déjà commencé à exhiber fièrement.
Un groupe de japonais bruyants me ramènent à la réalité, dans le ciel ébloui se dressent les quatres coupoles centrales, mais un crétin de palmier tape l’incruste en plein milieu de l’image. Si les arbres était dotés d’intelligence, le palmier serait certainement le moins brillant. A quoi lui sert de toujours vouloir placer son toupet ridicule au-dessus des épaisses frondaisons au risque de se griller les palmes, quelle fierté lui fait garder ses fruits à une hauteur inaccessible quand les autres arbres plient leurs branches chargées vers le sol pour en faciliter la cueillette.
Je quitte mes rêveries pour rejoindre le flot des touristes accablés par la chaleur de l’hiver cambodgien et le marathon que représente la visite en une journée de tous les temples, il est déjà grand temps que je regagne la sortie et retrouve les jeunes que je forme au clown, pour une nouvelle séance de travail. Un garçon d’une dizaine d’années me propose ses cartes postales, son regard me touche, je m’arrête un instant, accroupi à ses côtés. Il parle un anglais correct et se débrouille en français, du moins avec le vocabulaire nécessaire à son commerce. Je lui demande s’il va à l’école, il me dit que oui, mais qu’aujourd’hui exceptionnellement il est venu ici vendre des cartes pour justement payer l’école. Il me jure que demain il sera en classe en train d’étudier. J’ai envie de le croire et lui achète ses cartes, ne sachant pas vraiment si je l’encourage à étudier ou au contraire à être l’esclave d’un grossiste sans scrupules.
Le lever du soleil sur le lac qui entoure le temple est immanquable, paraît-il.
Je l’ai manqué.