Le futur Children Friendly Space de Palong Khali est en construction, les ouvriers y œuvrent sonore et ardeur malgré le plomb particulièrement étouffant de la fin de matinée. Une myriade bambine en uniformes d’écoliers verts et blancs impeccables attend sagement regroupée face au chantier, à l’ombre de tout ce qui en donne, sous l’œil vigilant et rassurant du corps enseignant local. Ca moufte pas guère mais ça scrute sans rien en perdre l’hurluberlu jovial qui vient de débouler avec sa valise bleue et son air dégimgandé. Le chef de chantier commence par me faire un cadeau en donnant pause à son équipe, leurs marteaux et le compresseur à moteur deux temps échappement libre. Je lui squatte le tas de terre des fouilles de chantier pour faire scène.
C’est drôle comme les gens peuvent être différents d’un village à l’autre. Hier, regards fermés voire réprobateurs, femmes inaccessibles, aujourd’hui cinq kilomètres plus loin, ça respire quelque chose de tranquille et serein, d’accueillant, je surfe tout le spectacle sur une belle vague complice, saisissant les rires au vol, laissant le public respirer à son aise. Un vieux à stature imposante et barbe blanche assortie trône un peu à l’écart, il vient me serrer chaleureusement la main au moment où le compresseur se remet à cracher ses décibels de chantier. Pas le temps de s’éterniser avec cet homme majestueux, dommage, il faut aller déjeuner car c’est trois représentations aujourd’hui.
Celle de l’après-midi se gagne à pied, valise bleue à la main, jusqu’au village enfoui un kilomètre plus loin dans la forêt. Les maisons sont petites en pisé et toitures tôlées, elles s’étagent le long d’une colline verdoyante. Personne dehors car c’est l’heure du repas, bonne occasion de piquer un roupillon sur un rickshaw stationné à pic sous un manguier immense. Le thé arrive, est-il vraiment meilleur que d’habitude ou suis déjà sous le charme du lieu ? Ça commence à se presser de partout, de tous âges, ne manquent que les hommes mais à cette heure, c’est normal, le travail ne se fait pas tout seul. Le rickshaw fera scène surélevée, un peu exigu avec son demi-mètre carré de banquette, mais quelle classe !
A un moment, je me retrouve à courir dans le pré voisin après une génisse que je ramène non sans peine jusqu’au rickshaw, pour lui piquer sa voix et faire étal de mes talents de beugleur. Je finis par la lui rendre et la fait ovationner, ce qui ne l’impressionne pas plus que ça. Elle fait mine de s’en aller, puis se retourne comme pour réclamer plus d’applaudissements, et ça marche ... seconde ovation, spontanée de surcroit. Une génisse avec un tel sens du public, j’avais encore pas vu.
Le temps de me changer et on m’emmène boire le thé dans une grande maison toute en bois dans une oasis de cocotiers, entourée de rizières quasi fluo à perte de vue. Quel endroit ! La porte s’ouvre, l’homme à barbe blanche de ce matin arbore un large sourire, il me fait signe d’entrer. C’est une personnalité ici, il a été directeur de l’école jusqu’à sa retraite. Il me parle de son village, de ses trois filles, de ses rizières, de la chance qu’il a d’avoir deux sources potables sur ses terres. On se quitte heureux de la rencontre, il me dit alors qu’il est donateur pour le chantier du Children Friendly Space. Je lui suggère d’investir dans un pot d’échappement pour le compresseur !