Les visages sont durs, les regards baissés, ils ont entre 9 et 16 ans, et en commun d’avoir maille à partir avec la justice. Petits larcins ou meurtre, certains sont en attente de procès depuis deux ans. Le centre, qui dépend de l’administration locale, est plutôt accueillant côté visite officielle, bureau du directeur et salle d’activités propres et décorés, grand terrain de sport bordé de palmiers. Je m’échappe du protocole, prétextant un temps de préparation pour l’atelier clown que je vais donner, je fouine les couloirs et atteris dans les dortoirs des plus jeunes. Le contraste est saisissant, c’est crasseux, puant, pas un seul jouet ou effet personnel, les sanitaires sont plus que limite. Peut mieux faire...
Les quinze ados sont docilement assis pas terre sous le regard d’une grosse poignée du staff de l’établissement, qui s’est accaparé les chaises. Je suggère qu’on nous laisse seuls pour que les jeunes se détendent. "On ne les gêne pas, ils ont l’habitude". C’est sans appel. Il va bien falloir traverser les carapaces, sinon il ne se passera rien, tant chacun semble connaître son rôle par coeur. En même temps c’est un centre de détention, pas une colonie de vacances ...
Première proposition, chacun à son tour entre sur le plateau improvisé avec les rideaux des fenêtres comme fond de scène, le public doit applaudir à tout rompre. Les cinq premiers restent complètement fermés, ne reçoivent rien. Enfin, un des ados ouvre la voie, les applause de ses copains le touchent, il sourit, puis rit, éclate de rire finalement, les applaudissements redoublent, ça dure deux bonnes minutes comme une délivrance. Seul le staff ne bronche pas. Pas encore.
Le chemin est tracé, chacun à son rythme s’y engage, et accepte de s’ouvrir au fil des propositions. Pour certains la métamorphose est saisissante, la dureté du début laisse place à leur âme d’enfant, celle qui a dû souvent être réprimée. Je commence à inclure ceux du staff qui semblent accrocher, en les faisant applaudir aussi depuis leur chaise.
Tout ça sera bien sûr bien vite remis en ordre après mon départ, n’empêche qu’il en restera une trace.